Une histoire médicale faite d’illusions, de souffrances et de dangers
Pendant des siècles, la médecine a employé des substances que l’on croyait bénéfiques et qui se sont révélées dangereuses, parfois mortelles. Les traitements reposaient sur les théories humorales, les réactions visibles du corps ou la fascination pour les substances rares. Ces illusions thérapeutiques ont touché toutes les classes sociales, jusqu’aux souverains et aux artistes les plus célèbres. Comprendre ces erreurs implique de préciser, pour chaque remède, les risques réels, le délai d’apparition des effets et la manière dont les praticiens de l’époque interprétaient ces réactions.
Antiquité : métaux lourds et plantes toxiques
Le plomb est omniprésent dans la vie romaine, notamment dans le vin sucré au sirop de plomb. Néron et Caligula souffraient de migraines, de douleurs abdominales et de troubles du comportement. Le soulagement temporaire provoqué par l’effet anesthésiant du plomb était perçu comme une amélioration. En réalité, les premiers signes d’intoxication apparaissaient en quelques jours, tandis que les atteintes neurologiques se développaient sur des semaines ou des mois.
Le mercure est utilisé comme purgatif et remède contre les fièvres. Qin Shi Huang, premier empereur de Chine, avalait des pilules de mercure censées renforcer son énergie vitale. Les sueurs et la salivation étaient vues comme un signe de « nettoyage interne ». Les effets toxiques se manifestaient en quelques heures ou quelques jours : tremblements, confusion, diarrhée, puis atteintes rénales et neurologiques.
La belladone, riche en atropine, est employée pour dilater les pupilles et calmer les spasmes. Cléopâtre aurait utilisé des préparations végétales pour accentuer l’éclat de ses yeux, considéré comme un signe de beauté et de santé. Les effets apparaissaient en trente minutes : pupilles dilatées, accélération cardiaque, confusion. À dose plus élevée, les hallucinations et les troubles respiratoires survenaient dans les deux heures.
L’aconit est utilisé comme analgésique. L’engourdissement rapide était pris pour un apaisement de la douleur. Les premiers symptômes apparaissaient en quinze à trente minutes : picotements, nausées, puis troubles cardiaques et respiratoires pouvant entraîner la mort en moins de deux heures.
Moyen Âge : poisons minéraux et pharmacopées symboliques
L’arsenic est prescrit comme tonique ou stimulant. Charles IX de France, sujet à des douleurs chroniques et à une grande nervosité, recevait des préparations arsenicales censées « réchauffer » et « fortifier » le corps. Les effets apparaissaient en quelques heures : douleurs abdominales, vomissements, diarrhée. À dose plus élevée, la défaillance cardiaque ou rénale survenait en un à deux jours.
La poudre de momie, ou mumia, est utilisée comme anti‑inflammatoire et cicatrisant. François Ier, souvent blessé et sujet à des douleurs articulaires, en consommait régulièrement. Les résines d’embaumement étaient réputées pour leurs vertus régénératrices, ce qui renforçait la confiance dans ce remède. Les effets réels n’étaient pas immédiats : troubles digestifs, infections ou réactions allergiques apparaissaient en vingt‑quatre à quarante‑huit heures. La mumia n’était pas un poison chimique, mais un produit insalubre et potentiellement infectieux.
Renaissance : alchimie médicale et purgations extrêmes
L’antimoine devient un remède très populaire. Louis XIV, sujet à des crises digestives violentes, recevait des préparations à base d’antimoine. Les vomissements et diarrhées survenant en une à trois heures étaient interprétés comme l’expulsion des « humeurs corrompues ». Les risques réels incluaient une déshydratation sévère, des troubles électrolytiques et une toxicité cardiaque.
Le mercure utilisé contre la syphilis agit en quelques jours. Le pape Jules II, atteint de syphilis, recevait des onguents mercuriels. La salivation abondante et la transpiration étaient considérées comme un signe que le corps « chassait » la maladie. Les premiers effets toxiques apparaissaient en deux à cinq jours : gingivite, irritabilité, tremblements. Franz Schubert, lui aussi atteint de syphilis, subit des cures mercurielles qui affaiblirent encore davantage son état.
XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles : stimulants toxiques et débuts de la chimie médicale
La strychnine est utilisée comme stimulant cardiaque et tonique musculaire. Émile Zola, sujet à des périodes d’épuisement, en reçoit comme fortifiant. La tension musculaire et la sensation de vigilance accrue étaient prises pour un regain d’énergie. Les premiers signes toxiques apparaissaient en quinze à soixante minutes : spasmes, anxiété, puis convulsions pouvant entraîner la mort en moins de deux heures.
L’opium est prescrit comme antidouleur et sédatif. Thomas De Quincey, Samuel Taylor Coleridge et Charles Dickens en consommaient pour soulager des douleurs chroniques ou des troubles nerveux. L’apaisement rapide — en trente minutes à une heure — était considéré comme une preuve d’efficacité. Les risques réels incluaient une dépendance sévère, une dépression respiratoire et, en cas de surdosage, un coma en quelques heures.
L’arsenic revient à la mode sous forme de tonique. L’impératrice Sissi d’Autriche, soucieuse de son apparence et de son énergie, en utilisait ponctuellement. Les rougeurs et la chaleur corporelle étaient interprétées comme un signe de vitalité retrouvée. Les effets toxiques apparaissaient en quelques heures, tandis que l’intoxication chronique se développait sur des semaines ou des mois.
Début du XXᵉ siècle : la fascination pour la radioactivité
Le radium est intégré dans des crèmes, des eaux minérales et des pastilles. Eben Byers, industriel américain, souffrait de fatigue chronique et de douleurs ; il consommait quotidiennement du Radithor, censé revitaliser l’organisme. La sensation de chaleur et de stimulation était perçue comme un signe de rajeunissement. Les premiers effets toxiques — fatigue, douleurs osseuses, anémie — apparaissaient après des semaines ou des mois, suivis de nécroses osseuses et de cancers.
Marie Curie, bien qu’elle n’ait jamais utilisé le radium comme remède, fut exposée à des doses massives dans un contexte où la dangerosité de la radioactivité était encore mal comprise.
Une leçon durable sur les illusions thérapeutiques
L’histoire de ces remèdes montre que les illusions médicales n’ont épargné ni les puissants ni les savants. Les réactions visibles du corps, les théories dominantes ou la fascination pour les substances rares ont souvent suffi à valider des traitements dangereux. La poudre de momie illustre parfaitement cette ambiguïté : non pas un poison violent, mais un produit insalubre et potentiellement infectieux, dont les effets apparaissaient parfois avec retard.
Ces erreurs rappellent l’importance de la méthode scientifique, des essais contrôlés et de la prudence face aux solutions présentées comme miraculeuses.
