La mémoire de notre civilisation en péril

L’exemple de l’Égypte ancienne

La civilisation égyptienne nous a laissé des monuments colossaux, parmi lesquels les pyramides. Ces constructions soulèvent encore aujourd’hui de nombreuses interrogations : comment ont-elles été bâties, avec quels moyens techniques et quelle organisation sociale ? Les pierres sont là, massives et indestructibles, mais la mémoire des procédés a disparu. Aucun texte détaillé, aucune archive technique ne nous explique clairement la méthode. Nous devons reconstruire par hypothèse ce que les Égyptiens savaient, mais qu’ils n’ont pas transmis.



La mémoire des guerres récentes

Plus près de nous, la Seconde Guerre mondiale illustre une autre forme d’effacement. Les témoins directs, survivants des camps, résistants, soldats ou civils, disparaissent peu à peu. Avec eux s’éteint la transmission vivante, celle qui donne chair aux faits et qui permet de saisir l’essence de ce qu’ils ont traversé. Il reste des archives, des films, des témoignages écrits et des manuels scolaires, mais cette mémoire devient indirecte, filtrée et figée. Les générations futures liront des récits, mais elles ne pourront plus entendre la voix tremblante d’un survivant ni ressentir la force de l’expérience vécue. Ce sera juste de l'Histoire faite d'histoires, à presque en devenir des faits irréels, tant ils seront lointains et noyés dans la brume du passé. On pourra aussi parfois décrire certains faits comme des contes, des légendes, ou alors pire, douter que ce puisse un jour avoir existé, sous couvert de théories du complot ou d'histoire revisitée ! 

Le parallèle avec notre époque

Notre civilisation produit des œuvres et des infrastructures impressionnantes : gratte-ciel, réseaux numériques, machines complexes, voyages spatiaux. Pourtant, la mémoire qui accompagne ces réalisations est fragile. Les archives numériques sont menacées par l’obsolescence des formats, la disparition des logiciels et le vieillissement des supports. Si notre humanité subsiste dans des siècles, elle retrouvera peut-être les traces matérielles de nos réalisations, mais sans les explications. Comme pour les pyramides, les générations futures se demanderont comment nous avons pu accomplir tout cela.

La mémoire qui s’efface

La mémoire lithographique — pierre, métal, papier — a prouvé sa durabilité, mais elle dépend du déchiffrement des langues et des codes. C'est le cas, par exemple, pour les tablettes d'argiles qui ont été cuites lors d'incendies, et nous on fait parvenir des textes en écriture cunéiforme qu'on a pu déchiffrer. Quant aux tablettes de bois ciré de cette époque, elles ont été réduites en cendre. Le papier se conserve mal et les exemplaires anciens que l'on retrouve sont, soit en mauvais état, ou alors ont bénéficié de conditions de conservation particulièrement favorables. La pierre, lorsqu'elle n'est pas soumise aux intempéries, peut conserver très longtemps ce qu'on y a gravé. La mémoire numérique, quant à elle, très récente, est sans doute la plus fragile de toutes : sensible aux radiations, au vieillissement et à l’obsolescence. Sans une stratégie active de conservation, par copie et restauration régulière, il est probable que nos savoirs numérisés disparaissent peu à peu, laissant derrière nous des vestiges muets.

Le secret de fabrication, une mémoire condamnée

Certains savoirs techniques disparaissent par nature, car ils ne sont jamais pleinement documentés. Par exemple, la recette exacte du béton romain, capable de durcir sous l’eau et de durer des millénaires, reste partiellement mystérieuse malgré les recherches modernes. De même, les procédés de fabrication artisanale, les gestes d’atelier, les réglages empiriques ou les savoir-faire transmis oralement s’effacent dès que les praticiens disparaissent. Ces connaissances sont rarement consignées dans des archives formelles. Elles reposent sur l’expérience, l’intuition, l’adaptation — autant de dimensions difficiles à transmettre par écrit ou par code. Dans notre époque numérique, cette perte est aggravée par la fragmentation des chaînes de production et la dépendance à des systèmes opaques. Ainsi, même si les objets subsistent, leurs modes de fabrication risquent de devenir incompréhensibles, comme les pyramides ou les temples antiques.

Les déchets comme archives involontaires

Il est possible que les traces les plus durables de notre civilisation ne soient pas nos bibliothèques numériques, ni même papiers, mais nos déchets. Plastiques, métaux lourds et résidus radioactifs résisteront des millénaires. Les anciennes décharges, qui jadis, étaient à ciel ouvert, mais ont été pudiquement enfouies, et même les déchets qu'on enfoui dans d'anciennes mines pourraient devenir les sites archéologiques du futur, comme les dépotoirs antiques qui renseignent aujourd’hui sur les modes de vie passés.

Conclusion

L’exemple des pyramides montre que même une civilisation prospère peut perdre la mémoire de ses propres réalisations. La Seconde Guerre mondiale nous rappelle aussi que les événements récents s’effacent avec la disparition des témoins. Notre époque court le même risque : les traces matérielles subsisteront, mais la mémoire des savoirs, des méthodes et des expériences humaines pourrait disparaître.

Préserver la mémoire est une démarche profondément humaine, mais elle se heurte à un constat presque naturel : toute mémoire finit par s’effacer. Les supports se dégradent, les langues se transforment et leurs origines s’oublient, les témoins disparaissent. Notre présent est voué à l’oubli, dans un futur peut être pas si lointain, et ce qui subsistera ne sera qu’une trace fragmentaire, parfois muette, que les générations futures devront interpréter comme nous le faisons aujourd’hui avec les vestiges des civilisations disparues.

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Références

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